Quartlivre

30 janvier 2013

L’oeil était dans la tombe…

Publié par quartlivre dans Relecture

Cain et Abel – Mon ennemi, mon frère…

Le récit biblique de Cain et Abel nourrit la réflexion sur l’altérité.

Dans ce récit de la Genèse, la question n’est pas de savoir qui est l’autre, ici le frère est reconnu comme tel et son identité n’est pas en cause, mais il s’agit de mettre en lumière ce qui pousse l’homme à voir dans l’autre (le frère) l’obstacle à sa propre réalisation personnelle.

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Cain et Abel, Marc Chagall

Adam connut Ève, sa femme ; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit : J’ai formé un homme avec l’aide du Seigneur.

2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel était berger du troupeau, et Caïn travaillait la terre.

3 Au bout de quelque temps, Caïn apporta des fruits de la terre en offrande au Seigneur ;

4 et Abel apporta lui aussi des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. Le Seigneur porta son regard vers Abel et son offrande;

5 mais il ne porta pas son regard sur Caïn et son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.

6 Le Seigneur dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ?

7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi , mais toi, domine sur lui.

8 Mais Caïn adressa la parole à son frère Abel et, comme ils étaient dans les champs, Caïn se dressa contre son frère Abel, et le tua.

9 Le Seigneur dit à Caïn : Où est ton frère Abel ? Il répondit : Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ?

10 Et Dieu dit : Qu ‘as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.

11 Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.

12 Quand tu travailleras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre.

13  Caïn dit au Seigneur : Mon châtiment est trop grand pour être supporté.

14 Voici, tu me chasses aujourd’hui de cette terre ; je serai caché loin de ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera.

15 Le Seigneur lui dit : Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouve ne le tue pas.

16 Puis Caïn s’éloigna de la face du Seigneur, et il habita dans la terre de Nod, à l’orient d’Éden.

 

> La découverte de l’adversité

Ce chapitre biblique raconte comment Cain fait l’amère découverte de l’autre comme adversaire. C’est le frère – celui qui est nous-même – qui devient l’obstacle à la réalisation de soi.

> L’équilibre initiale – l’ordre du monde

La phase initiale du récit, celle qui précède le meurtre présente une image harmonieuse des personnages. Le chiasme met en scène une circularité « Cain/Abel/Abel/Cain » qui symbolise l’ordre familial (ou social) dans lequel évoluent Cain et Abel. Lorsque le regard de Yavhé distingue l’un des deux frères, l’harmonie se brise. Cain a la visage abattu, le chiasme disparaît au profit de l’anaphore : « Cain/ Cain ».

> La rupture de l’ordre logique – la préférence du faible 

Si Cain tue Abel c’est que la décision de Yavhé rompt avec l’ordre logique attendu. Le « Mais… » marque l’opposition de Yavhé. D’un côté l’affirmation : « il porta », de l’autre la négation « il ne porta pas ». Yavhé porte son regard sur Abel en premier, bien que ce soit le cadet. Il ne porte pas son regard sur Cain, en second, bien que ce soit l’aîné. En préférant le cadeau du cadet Yavhé se place curieusement du côté du faible, du cadet, qui n’est que le « berger » du troupeau et qui offre en guise de présent « des nouveaux nés ».

> Le récit de la mise à l’épreuve de Cain

Le récit ne semble pas servir l’innocence sacrifiée d’Abel mais la jalousie criminelle de Cain. Abel est un personnage « fade », muet, qui ne réagit pas lorsque Yavhé porte le regard sur son offrande et qui suit docilement son frère lorsque celui-ci décide de l’attirer « dehors »… Cain est un personnage vivant, humain, qui réagit vivement à la préférence de Yavhé : « Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu » . L’attitude de Yavhé est elle aussi éloquente. C’est la réaction de Cain qui l’intéresse et non celle d’Abel. Il observe les changements physiques de Cain : « Pourquoi ton visag est-il abattu? ». Ce récit semble être une mise à l’épreuve. Yavhé parle directement à Cain. L’avertissement est clair et à valeur d’annonce : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? 7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi , mais toi, domine sur lui.

> Par conséquent

Abel est l’autre-le frère, qui aurait dû permettre à Cain de connaître l’épreuve et de la surmonter. C’est l’autre qui me permet d’exister (en me dressant contre lui ou en me réjouissant avec lui). Or lorsque Cain se dresse contre Abel et le tue, il tue par la même occasion celui qui lui permettait d’exister.

L’injonction de Yavhé est pleine d’espérance : « Domine sur lui ». Voilà le programme de l’homme : « domine la bête »/ « relève ton visage ». Le geste symbolique du visage abattu montre combien la colère recentre l’homme sur lui-même, le ramène à lui là où il devrait s’ouvrir à l’autre.

C’est dans l’autre, le frère que réside la source de notre grandeur. Mais aussi la cause de notre criminalité, de notre bestialité. C’est grâce à l’autre que l’homme peut être pleinement homme en dépassant le stade de la réaction instinctive, en évitant de rompre l’harmonie initiale. C’est aussi à cause de l’autre en tant qu’obstacle que l’homme tue l’homme et le frère tue le frère.

28 avril 2012

Epoque

Publié par quartlivre dans Relecture

Il y a dans l’air comme un remugle.

On sent s’amollir les consciences et les thèses racistes des frontistes jadis inacceptables finissent par passer.  Pour preuve, avant hier on pouvait voir sur un plateau TV, un membre du front national entouré à gauche d’une élue socialiste, à droite d’une élue UMP. Trio impenssable il y a encore quelques années. Aujourd’hui, finalement, pourquoi pas…

A lire et à relire, à voir et à revoir, Rhinocéros de Ionesco. Je vois entre cette pièce et notre actualité d’inquiétants parallèles.

Dans la ville, la rhinocérite gagne peu à peu. Bérenger, venu annoncer à Jean la contamination d’un de leurs collègues, M. Boeuf, constatenque son ami devient  » de plus en plus vert « .

BÉRENGER : Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vous en prie.

JEAN: Je vous l’interdis absolument. Je n’aime pas les gens têtus (Jean entre dans la chambre Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s’il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peut-être mieux pour lui.

BÉRENGER : Que dites-vous là, cher ami ? Comment pouvez-vous penser.

JEAN : Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaisir ! Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

BÉRENGER : Évidemment, il n’y a rien d’extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir.

JEAN : Et pourquoi donc ?

BÉRENGER : Il m’est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend.

JEAN : Je vous dis que ce n’est pas si mal que ça ! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont droit à la vie au même titre que nous !

BÉRENGER : À condition qu’elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité ?

JEAN, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant. Pensez-vous que la nôtre soit préférable ?

BÉRENGER : Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux.

JEAN : La morale! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.

BÉRENGER : Que mettriez-vous à la place ?

JEAN, même jeu. La nature !

BÉRENGER : La nature ?

JEAN, même jeu : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.

BÉRENGER : Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle!

JEAN : J’y vivrai, j’y vivrai.

BÉRENGER : Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

JEAN, l’interrompant, et allant et venant : Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité
primordiale.

BÉRENGER : Je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

JEAN, soufflant bruyamment : Je veux respirer.

BÉRENGER : Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l’ont bâti!…

JEAN, toujours dans la salle de bains : Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.

BÉRENGER : Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie.

JEAN : Brrr… (Il barrit presque.)

BÉRENGER : Je ne savais pas que vous étiez poète.

JEAN, (Il sort de la salle de bains) : Brrr… (Il barrit de nouveau.)

BÉRENGER : Je vous connais trop bien pour croire que c’est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l’homme…

JEAN, l’interrompant : L’homme… Ne prononcez plus ce mot !

BÉRENGER : Je veux dire l’être humain, l’humanisme…

JEAN :L’humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule (Il entre dans la salle de bains.)

BÉRENGER : Enfin, tout de même, l’esprit…

JEAN, dans la salle de bains : Des clichés! vous me racontez des bêtises.

BÉRENGER : Des bêtises !

JEAN, de la salle de bains, d’une voix très rauque difficilement ompréhensible : Absolument.

BÉRENGER : Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez-vous être rhinocéros ?

JEAN : Pourquoi pas ! Je n’ai pas vos préjugés.

BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.
JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles !

BÉRENGER : Comment ?

JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros? J’aime les changements.

BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh! vous semblez vraiment perdre la tête (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.

 

 

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