Quartlivre

28 avril 2012

Epoque

Publié par quartlivre dans Relecture

Il y a dans l’air comme un remugle.

On sent s’amollir les consciences et les thèses racistes des frontistes jadis inacceptables finissent par passer.  Pour preuve, avant hier on pouvait voir sur un plateau TV, un membre du front national entouré à gauche d’une élue socialiste, à droite d’une élue UMP. Trio impenssable il y a encore quelques années. Aujourd’hui, finalement, pourquoi pas…

A lire et à relire, à voir et à revoir, Rhinocéros de Ionesco. Je vois entre cette pièce et notre actualité d’inquiétants parallèles.

Dans la ville, la rhinocérite gagne peu à peu. Bérenger, venu annoncer à Jean la contamination d’un de leurs collègues, M. Boeuf, constatenque son ami devient  » de plus en plus vert « .

BÉRENGER : Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vous en prie.

JEAN: Je vous l’interdis absolument. Je n’aime pas les gens têtus (Jean entre dans la chambre Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s’il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peut-être mieux pour lui.

BÉRENGER : Que dites-vous là, cher ami ? Comment pouvez-vous penser.

JEAN : Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaisir ! Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

BÉRENGER : Évidemment, il n’y a rien d’extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir.

JEAN : Et pourquoi donc ?

BÉRENGER : Il m’est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend.

JEAN : Je vous dis que ce n’est pas si mal que ça ! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont droit à la vie au même titre que nous !

BÉRENGER : À condition qu’elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité ?

JEAN, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant. Pensez-vous que la nôtre soit préférable ?

BÉRENGER : Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux.

JEAN : La morale! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.

BÉRENGER : Que mettriez-vous à la place ?

JEAN, même jeu. La nature !

BÉRENGER : La nature ?

JEAN, même jeu : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.

BÉRENGER : Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle!

JEAN : J’y vivrai, j’y vivrai.

BÉRENGER : Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

JEAN, l’interrompant, et allant et venant : Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité
primordiale.

BÉRENGER : Je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

JEAN, soufflant bruyamment : Je veux respirer.

BÉRENGER : Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l’ont bâti!…

JEAN, toujours dans la salle de bains : Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.

BÉRENGER : Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie.

JEAN : Brrr… (Il barrit presque.)

BÉRENGER : Je ne savais pas que vous étiez poète.

JEAN, (Il sort de la salle de bains) : Brrr… (Il barrit de nouveau.)

BÉRENGER : Je vous connais trop bien pour croire que c’est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l’homme…

JEAN, l’interrompant : L’homme… Ne prononcez plus ce mot !

BÉRENGER : Je veux dire l’être humain, l’humanisme…

JEAN :L’humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule (Il entre dans la salle de bains.)

BÉRENGER : Enfin, tout de même, l’esprit…

JEAN, dans la salle de bains : Des clichés! vous me racontez des bêtises.

BÉRENGER : Des bêtises !

JEAN, de la salle de bains, d’une voix très rauque difficilement ompréhensible : Absolument.

BÉRENGER : Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez-vous être rhinocéros ?

JEAN : Pourquoi pas ! Je n’ai pas vos préjugés.

BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.
JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles !

BÉRENGER : Comment ?

JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros? J’aime les changements.

BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh! vous semblez vraiment perdre la tête (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.

 

 

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