Quartlivre

1 février 2013

BRETHOME A TAC

Publié par quartlivre dans La scène

 

Pièce de théâtre écrite par Philippe Minyana et mise en scène par Laurent Brethome.

Le 22/01/13.

Au Grand R, théâtre municipal de la Roche/Yon.

Récit

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Une pièce de théâtre, un voyage. Dans le hall du théâtre municipal de La Roche/Yon nous étions nerveux, Dominique mon collègue et moi. Nos 34 élèves de seconde de lycée bien privé devant les portes bien closes. Nous avions lu le dossier pédagogique. Justement. Nous avions lu le dossier pédagogique. La semaine précédente, nous avions même diffusé le teaser du spectacle, lu 2 entretiens, celui de Minyana (l’auteur de la pièce), celui de Brethome (le metteur en scène). Nous avions pigé ce que l’on pouvait piger. Pas grand-chose. Des faits divers, des hommes qui perdent tout, des êtres à part, différents, « hors cadre », défenestrés. Et nous étions là, dans le hall, devant les portes closes, les fesses serrées, le sourire crispé. Le souvenir de MMM52M, pièce déjantée mise en scène par Crystal Sheperd-Cross, que nos élèves avaient vécu comme un violent coup de poing dans la gueule, nous taraudait.

Les portes se sont ouvertes.

Une pièce de théâtre, un voyage.

Et nous avons poussé les portes vers la sortie. Le coeur à l’envers,  le souffle coupé, bluffés. Enthousiastes comme les voyageurs qui descendent de l’avion. Nous voulions parler, parler, parler pour tout dire, pour dire le plus vite possible que l’on avait adoré, que c’était vraiment bien vu, bien pensé, bien senti, que les cousins étaient poilants, que le décor était génial, le final : poignant, Gérard Tac et sa soeur, la soeur de Gérard Tac, « Elle va avoir 100 ans en août », redire « elle va avoir 100 ans en août », revivre, revivre, revivre ces instants déjà perdus que nous laissions comme des dépouilles sur les fauteuils en velours du théâtre municipal.

Nous sommes revenus chargés d’émotions à partager.

Le partage? Un voyage ne se raconte pas. On est toujours déçu par les soirées photos. On se fait chier aux soirées photos des autres… un voyage ne se raconte pas. Laure devant mon émotion me demande : « Ca raconte quoi ta pièce? »… Je n’allais tout de même pas lui ressortir le dossier pédagogique, les faits divers, les journaux, les pompiers… Je me suis tû.

Au fond de moi chantait …. »elle va avoir cent ans en août ».

Un régal.

 

30 janvier 2013

L’oeil était dans la tombe…

Publié par quartlivre dans Relecture

Cain et Abel – Mon ennemi, mon frère…

Le récit biblique de Cain et Abel nourrit la réflexion sur l’altérité.

Dans ce récit de la Genèse, la question n’est pas de savoir qui est l’autre, ici le frère est reconnu comme tel et son identité n’est pas en cause, mais il s’agit de mettre en lumière ce qui pousse l’homme à voir dans l’autre (le frère) l’obstacle à sa propre réalisation personnelle.

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Cain et Abel, Marc Chagall

Adam connut Ève, sa femme ; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit : J’ai formé un homme avec l’aide du Seigneur.

2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel était berger du troupeau, et Caïn travaillait la terre.

3 Au bout de quelque temps, Caïn apporta des fruits de la terre en offrande au Seigneur ;

4 et Abel apporta lui aussi des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. Le Seigneur porta son regard vers Abel et son offrande;

5 mais il ne porta pas son regard sur Caïn et son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.

6 Le Seigneur dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ?

7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi , mais toi, domine sur lui.

8 Mais Caïn adressa la parole à son frère Abel et, comme ils étaient dans les champs, Caïn se dressa contre son frère Abel, et le tua.

9 Le Seigneur dit à Caïn : Où est ton frère Abel ? Il répondit : Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ?

10 Et Dieu dit : Qu ‘as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.

11 Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.

12 Quand tu travailleras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre.

13  Caïn dit au Seigneur : Mon châtiment est trop grand pour être supporté.

14 Voici, tu me chasses aujourd’hui de cette terre ; je serai caché loin de ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera.

15 Le Seigneur lui dit : Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouve ne le tue pas.

16 Puis Caïn s’éloigna de la face du Seigneur, et il habita dans la terre de Nod, à l’orient d’Éden.

 

> La découverte de l’adversité

Ce chapitre biblique raconte comment Cain fait l’amère découverte de l’autre comme adversaire. C’est le frère – celui qui est nous-même – qui devient l’obstacle à la réalisation de soi.

> L’équilibre initiale – l’ordre du monde

La phase initiale du récit, celle qui précède le meurtre présente une image harmonieuse des personnages. Le chiasme met en scène une circularité « Cain/Abel/Abel/Cain » qui symbolise l’ordre familial (ou social) dans lequel évoluent Cain et Abel. Lorsque le regard de Yavhé distingue l’un des deux frères, l’harmonie se brise. Cain a la visage abattu, le chiasme disparaît au profit de l’anaphore : « Cain/ Cain ».

> La rupture de l’ordre logique – la préférence du faible 

Si Cain tue Abel c’est que la décision de Yavhé rompt avec l’ordre logique attendu. Le « Mais… » marque l’opposition de Yavhé. D’un côté l’affirmation : « il porta », de l’autre la négation « il ne porta pas ». Yavhé porte son regard sur Abel en premier, bien que ce soit le cadet. Il ne porte pas son regard sur Cain, en second, bien que ce soit l’aîné. En préférant le cadeau du cadet Yavhé se place curieusement du côté du faible, du cadet, qui n’est que le « berger » du troupeau et qui offre en guise de présent « des nouveaux nés ».

> Le récit de la mise à l’épreuve de Cain

Le récit ne semble pas servir l’innocence sacrifiée d’Abel mais la jalousie criminelle de Cain. Abel est un personnage « fade », muet, qui ne réagit pas lorsque Yavhé porte le regard sur son offrande et qui suit docilement son frère lorsque celui-ci décide de l’attirer « dehors »… Cain est un personnage vivant, humain, qui réagit vivement à la préférence de Yavhé : « Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu » . L’attitude de Yavhé est elle aussi éloquente. C’est la réaction de Cain qui l’intéresse et non celle d’Abel. Il observe les changements physiques de Cain : « Pourquoi ton visag est-il abattu? ». Ce récit semble être une mise à l’épreuve. Yavhé parle directement à Cain. L’avertissement est clair et à valeur d’annonce : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? 7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi , mais toi, domine sur lui.

> Par conséquent

Abel est l’autre-le frère, qui aurait dû permettre à Cain de connaître l’épreuve et de la surmonter. C’est l’autre qui me permet d’exister (en me dressant contre lui ou en me réjouissant avec lui). Or lorsque Cain se dresse contre Abel et le tue, il tue par la même occasion celui qui lui permettait d’exister.

L’injonction de Yavhé est pleine d’espérance : « Domine sur lui ». Voilà le programme de l’homme : « domine la bête »/ « relève ton visage ». Le geste symbolique du visage abattu montre combien la colère recentre l’homme sur lui-même, le ramène à lui là où il devrait s’ouvrir à l’autre.

C’est dans l’autre, le frère que réside la source de notre grandeur. Mais aussi la cause de notre criminalité, de notre bestialité. C’est grâce à l’autre que l’homme peut être pleinement homme en dépassant le stade de la réaction instinctive, en évitant de rompre l’harmonie initiale. C’est aussi à cause de l’autre en tant qu’obstacle que l’homme tue l’homme et le frère tue le frère.

18 mai 2012

Résistance

Publié par quartlivre dans Anthropologie

« Le front national n’est pas un parti comme les autres. [...] Ils hurlent comme Hitler hurlait… » Lucie Aubrac

Au départ,  je me lance dans l’aventure du blog par esprit de curiosité. Peut-être, pour me donner une bonne raison d’écrire. Et l’illusion d’une publication. Personne ne me lit mais l’écrit prend forme et cela compte. Cependant, très vite, le discours autobiographique vers lequel instinctivement j’ai orienté mes articles, s’avère lénifiant. Je découvre alors le B-a-ba de l ‘édition : il me faut un ligne éditoriale, une vraie colonne vertébrale. Laquelle?

Les élections présidentielles apportent la réponse. Au 1er tour, Marine Le Pen fait 20%. Oui, le score est incroyablement élevé, mais ce qui m’interpelle davantage, c’est le relâchement des consciences que j’y perçois. Un exemple : mon fils qui est en Ce1 rentre de l’école en me disant : « Tu sais papa, la maman de J. a voté pour Marine Le Pen. Et dans la classe, plein d’autres parents ont voté pour elle. » Je suis abasourdi. Non seulement des parents votent Front National, mais ils en informent leurs enfants! Il y a quelques années, les idées du Front National étaient inexprimables et personne n’osait dire librement sur la place publique « Je vote Jean-Marie Le Pen ». Faut-il voir ici un progrès de la liberté d’expression? J’y vois un relâchement des consciences. A l’image de la rhinocérite qui s’empare de la petite ville dans la pièce Rhinocéros de Ionesco, ce qui était jugé moralement inacceptable finit par devenir compréhensible, voire normal.  Les partisans du FN peuvent ainsi dire, de façon très décomplexée : « les étrangers dehors » sans que personne ne soit plus choqué.

Face à la montée des idées du FN, j’entre en résistance : mon blog sera un outil. Un outil pour  »éclairer » les consciences.  Assertion qui peut paraître bien pédante et prétentieuse pour un blog anonyme noyé dans l’immensité de la toile. J’assume. Éclairer les consciences, voilà la ligne.  Je veux mettre en perspective les propos de Marine Le Pen, décrypter, décoder, soulever le voile.  Pour comprendre le caractère inacceptable de l’idéologie FN, il faut sans cesse relire l’histoire (nationale et internationale), comprendre les épisodes sombres où la haine de l’autre l’a remporté, rouvrir les pages de Camus, de Semprun, de Primo Levi, réécouter ce que nos prédécesseurs ont pu dire sur le thème de l’Altérité, redonner la parole à Montaigne, Rousseau, Las Casas, Montesquieu, Levinas… Et découvrir avec effroi que les mêmes causes créent les mêmes effets, peu importe l’époque, le lieu. La haine de l’autre n’a jamais procuré la paix. Illusion temporaire.

Alors je me lance dans le blog avec une énergie nouvelle. Je m’engage comme je suis, avec ce que je sais faire de mieux : transmettre du savoir en espérant (espoir ténu, presque inexistant, mais que l’action rend valeureux) qu’un naufragé du web tombera sur ces pages et découvrira combien la question de l’Autre mérite que nous réfléchissions de façon respectueuse et non stigmatisante.

Vous me direz, un tel blog n’intéressera que des professeurs de français! Comment rendre la réflexion accessible à tout un chacun sans la dévoyer ? Comment distiller les textes de Rousseau, Montesquieu, Diderot sans avoir l’air d’un arriéré rétrograde, d’un rat de bibliothèque perdu dans la Vraie Vie ? Comment parler aux partisans de Marine Le Pen? Voilà de réels enjeux que je ne saurai peut-être pas atteindre mais dont j’ai une conscience fine et qui rendent ma tâche tant ardue qu’exaltante.

9 mai 2012

Voyage en la terre du Brésil

Publié par quartlivre dans Anthropologie

Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil par Jean de Léry (1556-1558)

PROPOS : Voici l’occasion de feuilleter un récit de voyage un peu oublié. C’est aussi et surtout une façon de nous rappeler combien la question de l’autre était primordiale au XVIème siècle. Ce qui est surprenant chez J. de Léry, c’est la facilité avec laquelle, au contact des Toüoupinambaoults, il remet en cause son modèle culturel européen.

« Ce furent les premiers sauvages que je vis de pres, vous laissant à penser si je les regarday et contemplay attentivement.

 BIO : Vous allez être déçu, mais Jean de Léry n’est pas un explorateur. C’est un cordonnier bourguignon. Protestant. En 1536, il décide de partir rejoindre la petite colonie protestante fondée par le français Villegagnon sur l’île de Serigipe dans ce qui deviendra la baie de Rio (Brésil).

 

Chapitre VIII – « Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornements du corps, tant des hommes que des femmes sauvages brésiliens »

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En premier lieu donc (afin de commencer par le principal et de poursuivre avec ordre) les sauvages de l’Amérique, habitant la terre du Brésil, nommés Toüoupinambaoults, avec lesquels j’ai demeuré environ un an et que j’ai fréquentés familièrement, n’étant point plus grands, plus gros, ou plus petits de stature que nous sommes en Europe, n’ont le corps ni monstrueux ni prodigieux par rapport nôtre. Mais ils sont plus forts, plus robustes et replets, plus dispos, moins sujets aux maladies.

 

Voyage en la terre du Brésil dans Anthropologie asuruwaha-014d-full_article_column

Avant de clore ce chapitre, ce sujet appelle une réponse, tant à ceux qui ont écrit qu’à ceux qui pensent que la fréquentation de ces sauvages tous nus, et surtout des femmes, incite à la lubricité et à la paillardise. [...] Cependant, pour en parler selon ce qu’on a généralement vu alors, cette nudité si grossière chez cette femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne le penserait. Et, par conséquent, je soutiens que les toilettes, les fards, les fausses perruques, les cheveux tressés, les cols fraisés, les jupons, les robes sur robes, et autres infinies bagatelles avec lesquelles les femmes et les filles de chez nous se déguisent sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité habituelle des femmes sauvages qui cependant ne sont pas moins belles que les autres.

Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce sujet, que chacun de nous s’habillât modestement, plus selon les convenances et la nécessité que pour la gloire et les mondanités.

Chapitre XII – « De leur manière de pêcher »

  dans Anthropologie

Les petits enfants dès qu’ils commencent à marcher, se mettant dans les rivières et sur le bord de la mer, grenouillent déjà dedans comme de petits canards.

 A titre d’exemple je raconterai brièvement qu’ainsi un dimanche matin, en nous promenant sur une plate-forme de notre fort, nous vîmes se renverser en mer une barque d’écorce dans laquelle il y avait plus de trente personnes sauvages, des grands et des petits qui venaient nous voir. Comme, en grande diligence, nous pensions les secourir avec un bateau, nous fûmes aussitôt vers eux ; les ayant tous trouvés nageant et riant dans l’eau, il y en eut un qui nous dit : « Et où allez-vous ainsi, si hâtivement, vous autres Mairs (ainsi appellent-ils les Français)? – Nous venons, dîmes-nous, pour vous sauver et retirer de l’eau. – Vraiment, dit-il, nous nous en savons gré ; mais du reste, croyez-vous que pour être tombés dans la mer, nous soyons pour cela en danger de nous noyer? Alors les autres, qui tous nageaient vraiment aussi aisément que des poissons, étant avertis par leur compagnon de la cause de notre venue si soudaine vers eux, en se moquant, se prirent si fort à rire, que comme une troupe de Marsouins nous les voyions et entendions souffler et ronfler dans l’eau. »

 

Chapitre XIII – « Des arbres, herbes, racines et fruits exquis que produit la terre du Brésil »

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« Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous le jugerez n’était nullement lourdaud) à cette heure je sais que vous autres Français, vous êtes de grands fous : car vous faut-il tant peiner à passer la mer, sur laquelle (comme vous le dites en arrivant ici) vous endurez tant de maux, pour entasser des richesses pour vos enfants ceux qui vous survivent! La terre qui vous a nourris n’est-elle pas suffisante pour les nourrir ? Nous avons, ajouta-t-il, des parents et des enfants que nous aimons et chérissons comme tu le vois ; mais nous sommes sûrs qu’après notre mort, la terre qui nous a nourris, les nourrira, nous ne nous en soucions donc pas davantage et nous nous reposons sur cela ».

Voila sommairement le véridique discours que j’ai entendu de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain.

 

Chapitre XIV : « De la guerre, combats, hardiesse et armes des sauvages »

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 Ces barbares ne se font pas la guerre pour conquérir les pays et terres les uns des autres, car chacun en a plus qu’il ne lui en faut, encore moins les vainqueurs prétendent-ils s’enrichir des dépouilles, rançons et armes des vaincus ; ce n’est pas dis-je tout cela qui les mène. Car, comme eux-mêmes le confessent, n’étant poussé d’autre  passion que de venger chacun de son côté, ses parents et amis, qui par le passé ont été pris et mangés, de la façon que je dirai au chapitre suivant, ils sont tellement acharnés les uns à l’encontre des autres, que quiconque tombe en la main de son ennemi, doit sans autre disposition s’attendre à être traité de même, c’est-à-dire assommé et mangé.

Chapitre XV – « Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris en guerre, et les cérémonies qu’ils observent tant à les tuer qu’à les manger. »

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Par conséquent qu’on n’abhorre plus tant désormais la cruauté des sauvages anthropophages, c’est-à-dire mangeurs d’hommes, car puisqu’il y en a de semblables, voire de plus détestables et pires au milieu de nous, qu’eux qui, comme il a été vu, ne se jettent que sur les nations qui leur sont ennemies et qui se sont plongées dans le sang de leurs parents, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu’en leurs pays ni qu’en l’Amérique pour voir des choses aussi monstrueuses ni aussi prodigieuses.

 

Chapitre XVII – « Du traitement de leurs petits enfants »

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 » Quoiqu’on estime communément chez nous, que si les enfants, en leur tendre et première jeunesse, n’étaient pas bien serrés et emmaillotés ils seraient contrefaits, et auraient les jambes courbées, je dis que bien que cette coutume ne soit nullement observée à l’endroit des Américains (qui comme j’en ai déjà touché mot, dès leur naissance sont tenus et couchés sans être enveloppés) que néanmoins il n’est pas possible de voir des enfants marcher ni aller plus droit qu’ils font. »

 

Chapitre XVIII – « Comment les sauvages traitent et reçoivent humainement leurs amis qui les vont visiter »

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 Quant à l’organisation civile de nos sauvages, c’est une chose presque incroyable, et qui ne peut se dire sans faire honte à ceux qui ont les lois divines et humaines, comme, conduits seulement par leur naturel, quelque dégradé qu’il soit, ils sont unis et vivent si bien en paix les uns avec les autres. J’entends toutefois chaque nation avec elle-même, ou celles qui sont alliées ensemble ; car pour ce qui est des ennemis, il a été vu en son lieu de quelle manière étrange ils sont traités.

28 avril 2012

Epoque

Publié par quartlivre dans Relecture

Il y a dans l’air comme un remugle.

On sent s’amollir les consciences et les thèses racistes des frontistes jadis inacceptables finissent par passer.  Pour preuve, avant hier on pouvait voir sur un plateau TV, un membre du front national entouré à gauche d’une élue socialiste, à droite d’une élue UMP. Trio impenssable il y a encore quelques années. Aujourd’hui, finalement, pourquoi pas…

A lire et à relire, à voir et à revoir, Rhinocéros de Ionesco. Je vois entre cette pièce et notre actualité d’inquiétants parallèles.

Dans la ville, la rhinocérite gagne peu à peu. Bérenger, venu annoncer à Jean la contamination d’un de leurs collègues, M. Boeuf, constatenque son ami devient  » de plus en plus vert « .

BÉRENGER : Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vous en prie.

JEAN: Je vous l’interdis absolument. Je n’aime pas les gens têtus (Jean entre dans la chambre Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s’il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peut-être mieux pour lui.

BÉRENGER : Que dites-vous là, cher ami ? Comment pouvez-vous penser.

JEAN : Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaisir ! Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

BÉRENGER : Évidemment, il n’y a rien d’extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir.

JEAN : Et pourquoi donc ?

BÉRENGER : Il m’est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend.

JEAN : Je vous dis que ce n’est pas si mal que ça ! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont droit à la vie au même titre que nous !

BÉRENGER : À condition qu’elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité ?

JEAN, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant. Pensez-vous que la nôtre soit préférable ?

BÉRENGER : Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux.

JEAN : La morale! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.

BÉRENGER : Que mettriez-vous à la place ?

JEAN, même jeu. La nature !

BÉRENGER : La nature ?

JEAN, même jeu : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.

BÉRENGER : Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle!

JEAN : J’y vivrai, j’y vivrai.

BÉRENGER : Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

JEAN, l’interrompant, et allant et venant : Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité
primordiale.

BÉRENGER : Je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

JEAN, soufflant bruyamment : Je veux respirer.

BÉRENGER : Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l’ont bâti!…

JEAN, toujours dans la salle de bains : Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.

BÉRENGER : Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie.

JEAN : Brrr… (Il barrit presque.)

BÉRENGER : Je ne savais pas que vous étiez poète.

JEAN, (Il sort de la salle de bains) : Brrr… (Il barrit de nouveau.)

BÉRENGER : Je vous connais trop bien pour croire que c’est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l’homme…

JEAN, l’interrompant : L’homme… Ne prononcez plus ce mot !

BÉRENGER : Je veux dire l’être humain, l’humanisme…

JEAN :L’humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule (Il entre dans la salle de bains.)

BÉRENGER : Enfin, tout de même, l’esprit…

JEAN, dans la salle de bains : Des clichés! vous me racontez des bêtises.

BÉRENGER : Des bêtises !

JEAN, de la salle de bains, d’une voix très rauque difficilement ompréhensible : Absolument.

BÉRENGER : Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez-vous être rhinocéros ?

JEAN : Pourquoi pas ! Je n’ai pas vos préjugés.

BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.
JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles !

BÉRENGER : Comment ?

JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros? J’aime les changements.

BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh! vous semblez vraiment perdre la tête (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.

 

 

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